"Cancel Me (I’m Tired)" de Fat Dog : le rire ou l’émotion ?
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Il était inévitable que la hype qui avait accompagné la sortie du premier disque du turbulent Fat Dog, WOOF., retombe : c’est depuis un demi-siècle environ le mode de fonctionnement du rock au Royaume-Uni. En plus, Fat Dog avait tendu les verges pour se faire fouetter : s’il est difficile de les attaquer sur leurs prestations scéniques bouillonnantes et profondément réjouissantes, leur gloubi-boulga musical passe forcément moins bien une fois figé dans la cire (ou plutôt digitalisé sur une plateforme)…
S’il y a un genre dans le Rock où les groupes d’Outre-Manche peuvent avoir des complexes vis à vis de leurs collègues et concurrents continentaux, c’est celui de la musique « festive » : mis à part quelques splendides exceptions, souvent d’ailleurs ancrées dans le folklore irlandais (comme les Pogues) ou l’import de musiques exotiques (le ska ramené de l’histoire de la Jamaïque), la tradition britannique considère la musique festive populaire comme un spectacle excessif, provocateur, la plupart du temps volontairement vulgaire, voire grotesque. Pas réellement une base sérieuse pour construire une discographie respectable !
Dans ce Cancel Me (I’m Tired), Fat Dog abandonne donc largement ses emprunts à la musique klezmer, et se replie plus classiquement sur le vieille fascination britonne pour les folklores country / US, qui ont d’ailleurs bonne presse en ce moment chez eux. C’est une mauvaise nouvelle quand on appréciait l’originalité de la démarche ! Mais la bonne, c’est que Fat Dog ne renonce pas (encore ?) à mélanger les genres – rock, techno, metal, punk, country, synth pop, psyché – dans son chaudron porté à ébullition… même si, fondamentalement, on peut trouver que, finalement, il recycle des « trucs » que Kasabian a inventés voilà déjà pas mal d’années.
Smile and Wave est un démarrage fracassant : on retrouve immédiatement le Fat Dog qu’on a aimé sur WOOF., avec en prime une production plus spectaculaire. C’est lyrique, frénétique, agressif et excitant ! A noter l’injonction à sourire qui nous est faite alors que notre vie est un cauchemar : « Life is but a sigh / You reach it, and then you die / They’re banging on your door / They’ll fuck you like a horse / Why is there no mercy / No mercy and relief? » (La vie n’est qu’un soupir / Tu l’atteins, et puis tu meurs / Ils frappent à ta porte / Ils vont te baiser comme un cheval / Pourquoi n’y a-t-il donc aucune pitié / Aucune pitié, aucun soulagement ?). L’enchaînement sur Go Fuck Urself (une insulte transformée en refrain festif !) surprend : si le discours reste extrême, et furieusement négatif, il est maintenant délivré dans un format techno-pop accessible, voir commercial ! « You’re down in the sewers / You’re playin’ with the rats / North, South, East, West / Tell me where you at / Let it go / Go and fuck yourself / I’m gonna take you all down » (T’es là, en bas dans les égouts / Tu joues avec les rats / Nord, Sud, Est, Ouest / Dis-moi où tu te trouves / Laisse tomber / Va te faire foutre / Je vais tous vous abattre) : une grande chanson, qui va devenir immanquablement l’un des sommets des concerts de Fat Dog.
Cancel Me (I’m Tired) introduit alors ce qui est sans doute le véritable sujet de l’album. On anticipe une plaisanterie sur la cancel culture, mais on comprend la chanson comme un besoin de repos, voire même de disparition : Joe Love a passé une grande partie de ces deux dernières années sur les routes, rien de surprenant à ce qu’il chante l’épuisement physique et psychologique ! Fat Dog continuera-t-il à faire la fête parce qu’il en a envie, ou parce que personne ne sait comment arrêter la machine emballée ? « Let AI write a hit / I’m better dead and gone / This shit is getting old » (Laisse l’IA écrire un tube / Je ferais mieux d’être mort et enterré / Cette merde commence à devenir lassante) : Joe Love en a marre ! Et là, on arrête le manège en folie, avec Heart of Darkness, une jolie chanson « psyché-folk » qui joue dans un registre émotionnel assez inédit pour le groupe : et si la vulgarité qui a été jusque là la marque de fabrique du groupe était seulement une manière de dissimuler une vraie fragilité ? Et quand Shit Love semble retourner à la veine « klezmer-punk » du groupe, la chanson parle de la difficulté d’une relation amoureuse trop intense, qui s’auto-détruit : si l’amour est aussi chaotique que le reste de l’existence, que reste-t-il ?
La seconde face débute avec Call It What You Want, un titre réellement sombre, mêlant désespoir personnel et colère sociale. Fat Dog change de registre, ne fait plus la fête, ne fait plus rire, pour le coup : un virage est pris. Snakes permet néanmoins à l’album de retourner aux mélanges de styles que nous aimons dans la musique du groupe, entre The Pogues et Ennio Morricone. Les paroles évoquent le mariage de Joe Love à Las Vegas, mais on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une chanson joyeuse… Si Bad Dog revient ensuite « aux fondamentaux » du premier album, et fonctionnera très bien en live, on l’imagine, elle permet aux détracteurs du groupe d’affirmer qu’ils tournent en rond et ont du mal à aller vers « autre chose » : pas faux, mais est-ce grave ?
The Devil pourrait alors être identifié comme LA « faute de goût » du disque – comme si avoir bon goût était le credo de Fat Dog ! Il empile les styles musicaux jusqu’à saturation, accentue le lyrisme jusqu’à l’outrance, tout en cherchant absolument à trouver la magie des refrains « populaires » de Kasabian. Rien de vraiment honteux, mais on préfère quand le groupe reste dans une certaine légèreté !
Aliens, chanson ambitieuse (ou prétentieuse ? Les avis diffèrent…), clôt l’album en indiquant une voie de sortie possible pour le groupe, s’il en avait assez de faire rire et danser. Une instrumentation presque baroque, visant à créer un surplus d’émotion par les moyens habituels – les violons, les montées d’intensité, etc. Une question mérite quand même d’être posée, est-ce que Fat Dog serait un groupe vraiment intéressant s’il suivant cette voie-là ?
Pire : Fat Dog a-t-il le droit de mûrir, de grandir, alors que nous attendons plutôt de lui qu’il continue à se comporter comme un chien fou ? La réponse au prochain épisode…
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